1979 Interview with William S. Burroughs

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Michel Duval

En Attendant, November 1979

This interview with William S. Burroughs, which has never been reproduced since appearing in the November 1979 issue of En Attendant, was conducted on the occasion of the Plan K gig on 16 October 1979. It appears here in conjunction with RealityStudio’s dossier on William S. Burroughs and Joy Division. You can also read the English translation.

Amusant

Selon une encyclopédie de littérature assez réputée, W.S. Burroughs serait mort en 1970…

Bowie (David)

“Je l’ai rencontré à Londres il y a quelques années par l’intermédiaire d’un ami commun qui voulait nous interviewer pour Rolling Stone.”

De quoi avez-vous parlé?

“Je ne me souviens plus très bien. Ah si, des Russes.”

David Bowie déclara par la suite avoir été impressioné par W.S. Burroughs, qu’il tient pour une des intelligences les plus acerbes de ce monde. Il aurait également employé la méthode du cut-up pour certaines chansons, et notamment sur “Low.”

Cut-up (technique du)

C’est au printemps 1958 que W.S. Burroughs rencontre Brion Gysin, peintre et écrivain américain, à Paris. Celui-ci l’initie à la technique du cut-up. Ce procédé bouleversa sa vie d’écrivain, tout comme plus tard l’apomorphine (voir traitement) le guérira de la came et libérera son écriture. La méthode du cut-up est infantile: choisissez dans un journal ou un article ayant la longueur que vous désirez donner à votre texte. Découpez soigneusement tous les mots de cet article et mettez dans un sac. Agitez doucement. Retirez les uns à un et recopies les consciencieusement dans l’ordre où elles ont quitté le sac. De nombreux livres de W.S. Burroughs, et non des moindres, ont été écrits de cette façon. Cependant, la part de cut-up a sensiblement diminué depuis 1971.

W.S. Burroughs dira: “Une page de Rimbaud découpée et redisposée vous donnera des images tout à fait nouvelles. Des images de Rimbaud — des vraies images de Rimbaud — mais des nouvelles.”

On dit également que c’est un procéde trop facile?

“C’est faux. Car à l’inverse d’une écriture traditionnelle, on ne dispose pas d’un seul choix mais bien d’une centaine de possibilitiés différentes. Prenons cet exemple: un jeune homme se promène. On peut décrire cette situation, mais on peut également intercaler dans le récit les pensées intérieures du jeune homme. Ce sont généralement des images absurdes, illogiques, irréelles… La vie est un cut-up.”

D comme…

Il les a toutes essayées. De l’héroine à la “coke.” Du LSD au Yage. “Je ne me déshabillais même plus — sauf pour planter, toutes les heures, l’aiguille d’une séringue hypodermique dans ma chair grise et fibreuse.”

Si vous deviez recommencer?

“Ce n’est pas possible.”

Prenez-vous encore des drogues?

“Non. Plus jamais.”

Et si vous devez mourir demain?

“Alors, oui. Je me défoncerais à la morphine. Une dernière fois.”

Exterminator!

Titre d’un ouvrage paru en 1973. Il exerça en 1942 à Chicago ce métier étonnant qu’est celui d’exterminateur de parasites.

Fausses illusions?

“Prenez, par exemple, le concept du fascisme et tenter de rédiger une définition acceptable par tous. Chaque mot a plusieurs significations. Dès lors, le langage devient inutile. Parler est une occupation tellement futile. Tout n’est qu’une illusion.”

Mais cette chaise est bien là?

“Ne parlez pas trop vite. Il se peut que ce soient des hallucinations tacticles. Prenez un hologramme. On croirait voir un volume. En fait, il n’en est rien.”

On peut être malheureux? C’est un sentiment réel.

“Pas nécessairement. Le professeur Delgado (de l’Université de Yale) a démontré, qu’en stimulant certaines parties du cerveau, il pouvait contrôler physiquement un être humain.”

“Il a fait prendre à des gens des objets contre leur propre volonté.”

Homosexualité

Indissociable de sa vie et de son oeuvre (lire “Les Garçons Sauvages”), ce sujet ne fut pas abordé lors de l’entretien.

Digression: Le mouvement de libération des homosexuels italiens a porté plainte contre Jean Paul II devant le tribunal de Turin. Ce mouvement estime que le pape, dans son discours de Chicago le 5 octobre “a porté un préjudice considérable aux homosexuels.”

Interview

Genre journalistique relativement inintéressant. Les deux protagonistes se livrent à un jeu, où il n’y a que trop rarement un perdant ou un gagnant. Et de toute façon, comment lui faire comprendre que je m’intéresse davantage au contenu de son frigo qu’à la genèse de son oeuvre.

K (Plan)

Lieu de l’entretien. Un 16 octobre de 15 h 15 à 16 h 15. Troupe de théâtre d’avant-garde, basant la plupart de ses spectacles sur des texts de W. S. Burroughs.

Lee (William)

C’est sous le pseudonyme de William Lee que Burroughs fit paraître en 1953 son premier roman “Junkie,” dans lequel il raconte les expériences hallucinatoires. Mais trêve de commentaires: “La came est une équation cellulaire qui enseigne à l’utilisateur des faits d’une valeur générale. J’ai vu la vie mesurée dans des gouttes de solution de morphine. J’ai appris l’équation de la came. La came n’est pas comme l’alcool ou l’herbe, un moyen de jouir davantage de la vie. La came n’est pas un plaisir. C’est un mode de vie.”

Mayas

W. S. Burroughs s’est interessé depuis plusieurs années aux Mayas qui ont tenté de conquérir une partie de l’Amérique du Sud, en utilisant des techniques de contrôle tout à fait novatrices, qui agissaient sur l’inconscient. À l’heure actuelle, peu de choses sont connues sur ces agissements. Les Mayas ne faisaient appel à aucune police ou armée. On estime que 2 à 3 o/o de la population était sous leur contrôle.

Normal

“Je me sens tout à fait normal. Je me lève tous les jours vers 9h 30, je lis mon journal, j’écris. Le soir, je vais au cinéma ou je me fais inviter à diner.”

Quel est le premier souvenir de votre existence sur terre?

“Ah… je crois que je venais d’avoir trois ans. C’était mon anniversaire.”

Que faites-vous actuellement le jour de votre anniversaire?

“Rien.”

Oeuvre

Avant 1953, il se livre à plusieurs expériences littéraires avec Kells Elvins, un de ses copains, Joan Vollmer, sa future femme, Jack Kerouac et Allen Ginsberg.

Après “Junkie” paraîtront en l’espace de quelques années quatre romans: “The Naked Lunch” (1959), “The Soft Machine” (1961), “The Ticket That Exploded” (1962) et “Nova Express” (1964), qui donneront une vision apocalyptique du monde d’aujourd-hui. Avec ses mutants. Avec ses gardiens du Savoir et du Contrôle. L’oeuvre de Burroughs est phénoménale et, par voie de conséquence, incompilable. En 1971, c’est sa parution des “Garçons Sauvages”: son apogée. Un écrivain fascinant est né!

Pourquoi écrivez-vous des livres?

“Parce que c’est ma profession.”

Comment l’avez-vous découverte?

“En écrivant un livre qui fut publié.”

Physionomie

On l’a constamment comparé à un fonctionnaire en retraite. Il porte le même costume que lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, il y a de cela deux ans. Des couleurs sombres, la cravate assortie, la malice au coin des lèvres, le chapeau: c’est là tout son attirail.

“Life what is it, but a dream?”

Rock

Quel est le dernier disque que vous avez acheté?

“Je n’ai pas de tourne-disque.”

Vous allez à des concerts, alors?

“Le moins souvent. Je préfère aller à des manifestations un peu extravagantes comme cette party donnée par Jimmy Page ou bien assister à une lecture publique de Patty (ouch – GV).” [GV = Gilles Verlant, editor at En Attendant]

Saint-Louis

W.S. Burroughs est né le 5 février 1914 à Saint-Louis. Son père, Mortimer Perry Burroughs, est connu comme l’inventeur de la machine comptable enregistreuse, ce qui donna lieu par la suite à la formation de la Burroughs Corporation, firme fabricant des ordinateurs et dont vous avez sûrement déjà entendu parler. Notre héros n’a droit à aucune dividence de cette fructueuse multinationale.

À défaut d’argent (il avoue ne possèder que 2.000 dollars sur son compte en banque), il a un fils en 1947, William Burroughs III.

Le voyez-vous encore?

“Oui, parfois. Il vient à Denver. Il vient de subir une transplantation de foie.”

Traitement (de l’apomorphonie comme un)

Au paroxysme de son intoxication, W.S. Burroughs recourut en 1956 à une méthode qui le guérira à jamais: c’est l’apomorphine. Ce remède a été mis au point par un médicin britannique.

L’apomorphine est obtenue en chauffant à 150 C un mélange de morphine et d’acide chlorhydrique. Celle-ci a une action opposée à celle de la morphine, en rerégularisant le métabolisme de l’être intoxiqué.

Malgré quelques rechutes au début des années 60, vite circonscrites, W.S. Burroughs se libérera des drogues.

Pourquoi cette méthode, si efficace d’après vous, n’est elle pas plus répandue?

“D’abord, elle est très onéreuse. Environ 2.000 dollars pour le traitement total. Elle nécissite pendant sa durée (environ 4 à 5 jours) une présense de plusieurs infirmiers. Et puis, j’ai l’horrible impression que les authorités trouvent leur compte dans la drogue, puisque celle-ci annihile tout révolte collective.”

Z

Dernière lettre de l’alphabet. Fin de l’article. Fin d’une vie.

“Je n’ai pas peur de mourir.”

Que voudriez-vous encore faire avant de mourir?

“Une de mes dernières volontés serait de jouer dans un film. Je crois que je pourrai jouer le rôle d’un agent de CIA, d’un savant fou ou celui d’un criminel de guerre. Ca me plairait vraiment…”

Published by RealityStudio on 29 May 2008. Interview originally published in En Attendant, Number 22, November 1979, Brussels. Translation by RealityStudio. Many thanks to Michel Duval for providing a copy of the interview.

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